Péril sur le Web

Un jour ça vous arrivera. Après une nuit entière passée sur le net, vous vous lèverez dans un sale état. Les traits tirés, ankylosé, l’oeil fixe et desséché.

Le jour est levé, vous n’avez plus du tout envie d’aller vous coucher. Mais il n’y a plus de café, merde. Pourtant il faut bien continuer le  »combat » du Web, ne pas perdre le fil. Avant de tomber de fatigue, vous devrez agir. Vous descendrez alors dans la rue et foncerez à l’épicerie la plus proche.

Mais après quelques pas à l’extérieur, un malaise vous saisira. Votre vision se troublera. Vous ne pourrez bientôt plus fixer l’horizon ou n’importe quoi d’autre. La rue que vous connaissez si bien se transformera en un lieu inconnu, hostile. Tétanisé, vous verrez une sorte de brouillard gris vous enrober. Le paysage commencera à danser, puis tournera autour de vous comme une bande d’indiens encerclant un chariot de cow-boys. Vous serez victime du mal de l’accro de l’écran.

 

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Bientôt, vous ne distinguerez plus vos pieds, vous serez mal. Avec un peu de chance, vous aurez quand même le temps de vous asseoir, le temps que le malaise passe. Ou vous vous réveillerez aux urgences, c’est selon. Si vous vivez à la campagne c’est pire, car beaucoup de temps risque de s’écouler avant qu’un passant vous ramasse. Bon, admettons que malgré tout, vous récupériez vos facultés rapidement. Ouf.

 

Pour cette fois ça ira, mais le docteur vous a prévenu, vous risquez gros à rester scotché sur votre Pc/Mac à longueur de journée. En tout cas vous avez eu peur. Vous commencez à relativiser l’intérêt de passer vingt heures d’affilée devant une rétro-projection du monde, réduite à trente centimètres carrés de pixels mouvants sous une feuille en plastique transparent.

 

Refroidi par cette expérience très désagréable, vous éteindrez le Web, la Télé, la Radio. Vous tenterez d’échapper à l’abrutissement, la migraine, les troubles visuels, la tension, l’énervement automatique. Tous ces problèmes dus à l’abus de Mac, Windows ou Linux. Stop à la Web Drug ! Vous voilà fermement décidé à arrêter.

 

Pas définitivement certes, n’exagérons pas. Jusqu’à demain peut être, un peu de repos c’est bon.

 

À force de rester devant votre écran, fasciné par les électrons lumineux, vous en avez perdu l’appétit, l’envie de sortir, de rencontrer des gens, tout. Vous vivez à travers un filtre informatique. Une lucarne dimensionnelle. Une Star Gate en cristaux liquides, mais sans rien derrière. Allumée ou éteinte, c’est la même chose. Derrière l’ordinateur il y a toujours un mur. Seule votre imagination travaille, comme dans un film. Mais c’est juré, à présent vous ferez attention. Dans la foulée, vous arrêterez peut être même de fumer, de boire, de…

 

Tout ce qui vous prend la tête alors vous jetterez. Dégoûtés du factice. Vous partirez dans l’inconnu, vous redécouvrirez le monde tactile, le vrai, en relief, sensitif, en odorama. Un parfum d’aventure titillera votre imagination libérée, enfermée depuis trop longtemps dans cet écran plat.

 

Enfin vous prendrez conscience de cette perte de temps immense. Des années entières planté devant un écran insane. Triste destin. Vous direz :

 

 » Ça suffit ! Demain, j’écouterai un bulletin d’info à huit heures, après j’irai voir mon site préféré juste cinq minutes, comme ça j’en saurai suffisamment. Oui, j’en ai assez, jamais plus je ne tomberai dans les pièges de la gore-information, du porno-computer, des vidéo games, du n’importe quoi-share**. Marre aussi de ces conversations de bazar avec des gens que je ne connaîtrai jamais.

 

Marre des commentaires stupides aux bas d’articles intéressants, petits monologues auto glorifiants ponctués d’insultes gratuites envers un ennemi imaginaire, qui pour se défendre répondra par une autre insulte. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que le  »dialogue » atteigne les cimes de la fange verbale. Le tréfonds de l’intérêt au sens large. »

 

Oui mais non. C’est trop tard. Un ridicule bulletin d’info de 3 minutes, ça ne vous suffira pas. Plus jamais. Et de toute façon, vos certitudes vous feront poursuivre votre but quotidien : conforter votre opinion à la con. Ici même par exemple, je le sais, puisque vous lisez.

 

Pour cela, vous continuerez votre labeur dément. Au fait ? Qu’est ce qu’y disent sur Agoravox ? Chez Le Monde, Rue 89, au Figaro, Alterinfo, Atlantico, Médiapart, Marianne 1, 2 , 3, Facebook, Twiter ? C’est vrai qu’il faut vivre avec son temps. Maintenant nous avons le Web, le câble, 500 chaînes de télé, le téléphone illimité, tout pour être heureux.

 

 » Moi le Geek, je peux, je veux, je dois tout savoir, il le faut. Je dois connaître la Vérité ! Grâce à ces fantastiques outils du 21 ème siècle, je saurai enfin pourquoi j’existe  »

 

Dommage. L’échange d’idées n’est pas de ce monde, oubliez. Les expériences des uns ne servent pas aux autres. C’est comme ça. Pourquoi croyez vous que depuis 10 000 ans, ou plutôt 100 000 ans, les gens se haïssent sans se connaître ? Hormis l’argent, la guerre, les ragots, la météo et le  »sport », quels sont vos centres d’intérêt ?

 

La différence entre notre époque et l’Antiquité, c’est que désormais, on peut  »communiquer » en temps réel avec la terre entière, c’est vrai. Mais il ne s’agit que d’une communication intellectuelle, au détriment de votre véritable entourage. Avec des gens qu’en général vous ne connaissez pas, et qui vous racontent ce qu’ils veulent. Vous devez accorder votre confiance sans moyen de vérification. Et pour les médias mainstream c’est pire, car les  »journalistes » qui vous informent sont payés par ceux qui vous dirigent, vous orientent, ce sont des simples relais du pouvoir.

 

 

Mais peut être n’avez vous jamais pensé qu’en fait, dès que vous arrêtez le courant des écrans plats ou de la radio, les icônes médiatiques des médias omniprésents disparaissent vraiment, réellement. Oui, pas seulement de votre espace visuel et sonore. Ces avatars meurent tout simplement. Obama n’existe pas. Pas plus que Poutine ou Michel Drucker, simplement on en parle et vous écoutez.

 

Ceci étant, ils seront bientôt réanimés par votre imagination. Les trolls se réincarnent à la première occasion, autant de fois qu’il faut.

 

L’électronique sitôt arrêtée, les images et les voix synthétiques que vous avez inventées, maladroites ou laides faute de goût, se réfugient dans les circuits nanométriques et froids auxquels vous prêtez une consistance et une valeur inouïe.

 

Vous pensez que même sans vous, tout ce petit monde virtuel existe et continue sa vie raisonnable ? Vous croyez que la transmission numérique est indépendante de vous ?

 

Non, c’est votre mémoire embarrassée, encombrée de croyances parasites, matérialistes ou niaises, d’espoir de vie terrestre éternelle, qui va réactiver l’instant précis où ces Dieux minables faits d’ Hertzs et de Pixels vous infligeront une nouvelle épreuve, une punition logique.

 

Si vous les écoutez, si vous les croyez, si vous avez été sages vous verrez : tel des petits Pères Noëls des Peuples dévoués, ils déposeront de jolis cadeaux virtuels au pied de votre lit, juste pour vous. Comme dans un rêve…

 

Mais ces promesses de bonheur facile sont comme un jouet magique qu’une fée vous a donné en rêve, et que vous cherchez en vain au matin, disparu. Votre lit est dézingué par les insomnies, les mauvais rêves, et la paresse intellectuelle vous envahit

 

Déjà vous ne pouvez plus réfléchir, il vous faut des machouilleurs, des pré-digesteurs d’idées, eux seuls savent ce que vous devez penser, pensez vous. Et voilà : à 30 ans, à 60 ans, à 80 ans, vous êtes toujours en situation d’élève tremblant face à un maître pédophile, un speaker agrégé es menteur.

 

Toute cette masse informative délirante, faite d’avis tranchés, ridicules et subjectifs, appréciables pour la moitié de la population, haïssable pour l’autre, analysée uniquement en fonction de votre rang social, n’est pas réelle.

 

Simplement, à l’instant où vous tournez le bouton, ces Guignols New Age vous offrent ce que vous en attendez, moyennant un salaire épais. Comédie pitoyable : Gauchistes, droitistes, frontistes de part ou d’autre, le résultat est le même. Il en faut pour tout le monde. Merluchon ou El Pen, c’est pareil du moment que vous y croyez.

 

Vous attendez quoi ?

 

Le Sauveur ? Oui, mais vous êtes athée, agnostique, bouddhiste, autre. Sans doute croyez vous aussi uniquement ce que vous voyez ? Mais que voyez vous ?

 

Rien. Absolument rien. Votre égotisme vous fait analyser l’extérieur dans le reflet de votre philosophie inepte. Vous attendez le Messie Terrien, Christ-i-pad, Jésus Melenchon, Marie Le Pen ? Quelqu’un qui vous apporterait le fruit mérité de vos réflexions éclairées. Comme ça, pour vos beaux yeux.

 

Pour vous c’est clair :  »Lui seul le sait, Elle m’a compris, ils l’ont dit. Ils m’aiment, et demain je n’oublierai pas mon parapluie pour sortir, car c’est sûr il pleuvra, c’est Tf1 qui l’a dit  »

 

Mais les puces au silicium n’ont pas de mémoire. Laspales a raison : c’est vous qui voyez.

 

À condition que vous ayez payé l’électricité, et que vos ustensiles hi tech fonctionnent, le flot d’électrons serviles allumera toujours ce circuit docile qui fonctionnera uniquementpour vous. Comme une vulgaire ampoule électrique. Les semi conducteurs tiédis vous entraîneront où vous voulez, n’éclairant que votre mental.

 

Comme un esclave mystificateur, ce Spartacus hi tech pervers, fait de micro-composants, de transistors, de bios-circuits intégrés, aussi sensibles aux virus qu’un séropositif, enflamme votre imagination. Bientôt, vous programmerez votre agenda en fonction de la météo hebdomadaire de Tfone, fiable à 50% le lundi, 20 % le mardi, 0 % le mercredi, moins 100% le week-end.

Je vais vous révéler un  »secret », ceci ne me rapporte rien. Ce monde n’est que leurre, fake et imagination. Suivant votre moyen d’investigation, il se contorsionne comme un ver de terre, luisant ou terne, neutre ou partisan. Pourquoi croyez vous que les  »élus », les  »représentants du peuple », qui ne sont que des travailleurs sociaux, sont qualifiés d’élites dans nos pays dits démocratiques ?

 

Vous croyez vraiment qu’en glissant un bulletin dans une urne vous serez sauvés ? Qu’en cochant 7 numéros sur un carton de loto, moyennant la valeur d’un bifteck, vous deviendrez milliardaires ?

 

Ici bas, seul votre ego existe et il est constamment flatté, exploité par ces mêmes  »élites ». C’est vous qui fabriquez votre propre chaîne d’info permanente. Pour la majorité : mix de Tf1, Fr3 et Bfm réunis ; la rat-race attitude*. La Réalité vous échappe…

 

Dès que vos petits repères s’éteignent dans l’impromptu, se désintègrent physiquement, la peur vous apporte l’incohérence, le rassemblement salvateur factice. Un démon se construit alors, toujours d’accord avec vous. Il vous dit ce que vous pensez ; quel bonheur.

 

 » Quelqu’un me comprend, enfin ! Grâce à lui je vais évoluer, moi qui ne suis rien. Je vais être grand, puissant, les gens m’écouteront nananananère ! 6 milliards de cons seront d’accord avec moi tralala ! Sauf lui et elle, je ne les aime pas, car ils sont trop différents de Moa  »

 

Vous ne voudriez surtout pas manquer un épisode de l’actualité. Ne vous inquiétez pas vous avez raté l’essentiel : Ce qui existe vraiment était là avant vous et continuera après vous. La dualité qui régit la condition humaine n’est que foutaise, bassesse et animalité.

 

Seule l’Unité existe, mais cette Unité n’est pas compréhensible intellectuellement. La cristallisation de vos pensées se traduit en une réalité partielle et subjective que vous devez détruire pour saisir le sens de votre vie sur terre.

 

Ce soit disant combat permanent entre Droite et gauche, plus ou moins, haut ou bas, noir ou blanc, chaud ou froid etc, n’est pas vivant. Cette notion de duel constant entre des forces obscures évacue d’emblée l’instant présent en l’assimilant à des fausses réalités, impossibles à atteindre, car futures ou déjà passées. Votre avenir n’est que la projection de vos pensées réductrices, qui décident de votre sort.

 

Ne changez rien si ça vous va. Mais sinon, vous pouvez malgré tout approcher la Réalité. C’est facile : commencez donc par couper la télé. Ensuite, essayez de prendre le train en marche, mais évitez le Tgv pour commencer. Monter dans un wagon qui roule à 300 km/h quand on est à l’arrêt c’est pas évident. Comme dit Laspales : y en a qui ont essayé, ils ont eu des problèmes.

 

Courage ! Avant de partir les pieds devant, il vous reste encore un peu de temps.

 

Piere Chalory, 25 mai 2012

 

*rat race : course du rat, délire matérialiste, engendré par la naïveté du peuple, qui rêve d’un bon travail, d’un bon salaire, d’un gentil patron. Mais surtout, sans aucune responsabilité. Pour cela, le rat raceur est prêt à tous les sacrifices, quitte à passer à côté de l’essentiel.

 

**n’importe quoi-share : partage d’information ou de ragot stupide, ne présentant aucun intérêt, mais qu’on doit diffuser, twiter à tout prix, pour la gloire.

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